Facture de 106 068 francs pour la confection de la garde-robe d’une mariée et de celle de sa mère, Atelier Sauzeau, 1955, papier imprimé, 18 x 21 (cm), Doué-la-Fontaine, © collection particulière.

La qualité du travail fait dans l'atelier valait à Camille Sauzeau une clientèle d'une remarquable fidélité. La cliente qui régla en 1955 cette lourde facture pour les vêtements confectionnés à l'occasion du mariage de sa fille unique (robe de mariée, tenue de lendemain de noce, ensemble tailleur et blouse, robe d'été) était habillée par elle depuis le début des années 30.

Ce n'était cependant pas uniquement la qualité des prestations fournies qui attachait ses clientes à Camille Sauzeau. Elles appréciaient aussi de trouver en leur couturière une femme intelligente et cultivée, avec qui elles pouvaient discuter sur un pied d'égalité et souvent se tissaient entre elles des liens complexes et chaleureux.

Que l'on ait recours à ses services pour habiller des moments exceptionnels (mariage, cérémonies diverses) ou qu'on lui confie la confection de la garde-robe d'une vie, changeant au rythme des saisons, de la mode, des événements familiaux et des inéluctables transformations du corps, c'est rarement dans un contexte, neutre que l'on se rendait à l'atelier, pour le choix du tissu, du modèle, les longues et fréquentes séances d'essayage, propices aux confidences.

Clientes et ouvrières : une relation ambiguë

Si les anciennes clientes et les anciennes ouvrières rencontrées unissent leur voix pour chanter les louanges de Camille Sauzeau, soulignant dans les mêmes termes son affabilité, son intelligence et son talent, le regard porté par les deuxièmes sur les premières est souvent plus ambivalent et moins indulgent.

Les ouvrières, souvent jeunes et issues de milieux modestes, ont un accès direct, par le biais du vêtement confectionné aux mesures exactes des clientes, à l’intimité de femmes souvent plus âgées et plus fortunées. Il n’est aucun défaut physique qu’elles ne connaissent et dont, parfois cruellement, elles ne se moquent.

Une facture de l'atelier Sauzeau (page 1)

Une facture de l'atelier Sauzeau (page 1), Madame Sauzeau, 1955, papier imprimé, 18 x 21 (cm), Doué-la-Fontaine, © collection particulière.

Faiseuses d’illusions, maîtresses des apparences, elles savent qu’il ne faut pas s’y fier et qu’un corsage bien rempli peut devoir davantage aux postiches placés par elles aux bons endroits qu’aux avantages naturels de celle qui le porte. Elles savent qu’une telle a besoin d’une gaine pour contenir des chairs trop flasques, qu’une autre doit porter un corset correcteur, qu’une troisième noie sous des flots de parfum les odeurs trop fortes d’un corps mal lavé… Socialement dominées par les clientes, elles les dominent à leur tour par la connaissance qu’elles ont de leurs faiblesses.

Cette connaissance transite essentiellement par le vêtement puisqu’elles ne se trouvent que très rarement en présence des clientes à qui elles ouvrent la porte et qu’elles conduisent dans la salle d’attente avant de retourner dans l’atelier ou qu’elles croisent fugitivement dans le salon quand Camille Sauzeau a besoin d’aide.

Cette fonction messagère du vêtement s’exerce dans les deux sens puisque fini il peut-être lui aussi porteur d’informations pour sa destinataire. Quand les ouvrières multiplient brides et boutons dans le dos d’une robe de mariée, elles influent indirectement sur le déroulement de la nuit de noces en ralentissant la délicate opération du déshabillage. Veulent-elles par là signifier leur solidarité de jeune fille anxieuse des mystères de la nuit de noces à l’une des leurs au seuil de les connaître ? Veulent-elles au contraire se venger d’une jeune cliente pleine de morgue et de dédain ou dont le fiancé leur est antipathique ? L’interprétation du geste est difficile mais il inscrit dans le vêtement une volonté réelle de faire passer une information.

La couturière des grandes occasions et des petits plaisirs

Etant donné les tarifs pratiqués, peu de clientes pouvaient se permettre de recourir aux services de Camille Sauzeau pour la confection de l’ensemble de leur garde-robe. On s’adressait donc ordinairement à elle pour la fourniture de tenues réservées aux grandes occasions (mariages, réceptions, invitations diverses) ou aux obligations religieuses, sociales et familiales dominicales.

Il arrivait aussi que les coquettes les plus fortunées se fassent faire une jolie robe uniquement pour le plaisir, plaisir de porter un beau vêtement qui les mettrait en valeur mais plaisir également plus intime et subtil, dispensé sur plusieurs semaines, instillé du choix des tissus et du modèle à l’essayage final de communier avec leur couturière dans un culte de l’élégance dont elle était la prêtresse et elles les païennes et prosaïques idoles jugées sur un tabouret comme sur un piédestal.