La Pucelle à la bannière (d’après un croquis en marge d’un registre du Parlement de Paris : 10 mai 1429)

La Pucelle à la bannière (d’après un croquis en marge d’un registre du Parlement de Paris : 10 mai 1429), Nicole Pellegrin, 2003, dessin, © N. Pellegrin. 

La seule image de Jeanne, contemporaine de son odyssée, n'est en rien un portrait. C'est un dessin d'imagination, croqué à l'encre par un clerc de chancellerie, Clément de Fauquembergue, dans la marge d'un registre où il décrit l'activité judiciaire du Parlement et narre des événements politiques majeurs comme la libération d'Orléans, survenue deux jours auparavant, le 8 mai 1429. Ce Parisien (pro-bourguignon) a été si frappé par la victoire militaire d'« une Pucelle seule ayant bannière », qu'il tente immédiatement d'esquisser la silhouette de celle-ci.

Jeanne est représentée en robe de femme et longs cheveux de vierge, mais elle a une épée (non brandie) à son côté et un étendard flotte au-dessus de sa tête. C'est là un détail de la panoplie johannique  qui, pour être alors déjà connu de tous, ne signale pas encore ouvertement l'existence d'une « chevetaine » de guerre porteuse d'insignes et de vêtements masculins. Arborés par une femme, ils sont inacceptables à en croire le Deutéronome et les commentaires de la plupart des théologiens   et autres chroniqueurs intéressés par le destin de Jeanne.

La panoplie johannique

Les choix des enlumineurs

Sur la foi des témoignages émis lors du procès en réhabilitation de 1456 et plus encore à partir de leur vision personnelle d'une Pucelle guerrière (crédible et acceptable par leurs clients), les enlumineurs inventent des figurines hybrides qui conjuguent éléments virils (épée, hallebarde, chausses, éperons ou armure,) et marques de féminité et de ruralité : jupe ou cotte, coiffe et/ou cheveux longs, quenouille, houlette. Jeanne devient alors un personnage, à nos yeux, étrange : femme jusqu'à la taille, homme en dessous.

Dans d'autres cas, les imagiers médiévaux (tout comme les artistes du XIXe siècle) font se succéder deux images distinctes de l'héroïne, celle de la chaste bergère, et celle de la soldate enjuponnée, et cela sans souci de la vérité historique, puisque dès son départ de Vaucouleurs en février 1429 et jusqu'au-delà son emprisonnement à Rouen à la fin de décembre 1430, Jeanne porte – délibérément et sans aménagement – un habillement d'homme complet.

C'est la solution du dédoublement des représentations qui est adoptée par l'illustrateur des Vigiles du roi Charles VII, poème historique de Martial d'Auvergne (1484). Ce manuscrit enluminé conservé à la Bibliothèque nationale est particulièrement célèbre grâce à des scènes animées à personnages multiples et peu allégoriques.

En raison de leurs coloris chatoyants et de leur lisibilité, ces séquences bien distinctes ont été aisées à reproduire sous forme d'images bon marché imprimées en chromolithographie et rassemblant un à trois épisodes. Elles étaient vendues indépendamment ou destinées à illustrer des biographies comme celle – parue en 1876 – du catholique libéral et ancien secrétaire de Michelet, le député Henri Wallon (1812-1904).

Episodes de l’histoire de Charles VII et de Jeanne d’Arc

Episodes de l’histoire de Charles VII et de Jeanne d’Arc,  Fraillery (Paris), 19e siècle, © Editions Gisserot.

Ci-contre, une chromolithogravure de Pralon représentant successivement

  • Charles VII en prières
  • Jeanne d’Arc arrivant à Chinon. En robe blanche, yeux baissés et cheveux dans le dos, elle est une vierge, mais son jupon couleur de sang peut dénoter un futur chevalier dont le rouge manteau d’adoubement est lié à ses devoirs militaires.
  • Jeanne dirigeant un siège. Casquée et en armure, mais protégée par une jupe longue , elle n’est homme qu’au-dessus de la taille.

Une panoplie ludique et patriotique

Dans le contexte germanophobe et revanchard qui caractérise la première décennie du XXe siècle, les enfants sont invités, en jouant, à revisiter les moments forts de l'histoire de France et à s'identifier à des héros exemplaires, patriotiques et bouteurs d'envahisseurs : Romains des temps gaulois, Anglais des guerres de Cent Ans, Allemands de 1870 et de 1914.

Le découpage est un exercice manuel commun aux garçons et aux filles. Il requiert de l’attention mais ouvre sur de multiples possibilités de jeux plus ou moins sexués : habillages et déshabillages d’une poupée, mises en scène militaires ou religieuses empruntées à l’histoire ou à la légende, créations de récits imaginaires propices à l’inversion des rôles quand cohabitent soldates enjuponnées et couturiers en culottes courtes.

Les raisons de Jeanne

Les habits masculins de Jeanne l’identifient, à nos yeux, comme un personnage hors-pair, tout en lui donnant une sacralité ambigüe.

Obligée d’expliquer son choix vestimentaire, notamment lors de son procès et du feu roulant des interrogatoires, elle est amenée à construire un justificatif de plus en plus complexe qui mêle décisions pratiques et convictions intérieures. Pourtant, à l’en croire, c’est une simple et unique raison qui la guide : obéir à la volonté de Dieu qui l’a vêtue en homme pour mieux réaliser Ses desseins. Ainsi sanctifié, cet habillement se naturalise et, loin de lui paraître anormal, ne devient problématique que, lorsqu’elle le quitte temporairement contre la promesse – non tenue – de communier. Sa reprise précipitera la fin de Jeanne en ajoutant le crime de parjure à celui d’hérésie.

Parce que le travestissement est le cinquième (et le plus long) des douze chefs d’accusation du procès fait à Jeanne, il est encore au cœur des débats – parfois anachroniques – des historien(ne)s d’hier et d’aujourd’hui. Puisque l’habit fait l’homme (et la femme), quelle identité Jeanne a-t-elle voulu se construire Jeanne en choisissant une apparence masculine ?

Jeu de découpage du début du XXe siècle

Jeu de découpage du début du XXe siècle, Maison Pelerin (Epinal), 1900, papier imprimé, Rouen, Bibliothèque Municipale, © BM Rouen, photo T. Ascenscio-Parvy.

Les procès de Jeanne d'Arc (extraits)

« […] Item, tu as dit que, du commandement de Dieu, tu as porté continuellement habit d’homme et que tu avais pris robe courte, pourpoint, chausses attachées avec des aiguillettes ; que tu portais aussi les cheveux courts, coupés en rond au-dessus des oreilles, sans laisser sur toi aucune chose qui démontrât que tu étais femme ; et que plusieurs fois tu as reçu le corps de Notre-Seigneur en cet habit, bien que plusieurs fois tu aies été admonestée de le laisser ; de quoi tu n’as rien voulu faire. Tu as dit que tu aimerais mieux mourir que de laisser ledit habit, si ce n’était par le commandement de Dieu, et que, si tu étais encore en cet habit avec le roi et ceux de ton parti, ce serait un des plus grands biens du royaume de france. Tu as dit aussi que pour nulle chose tu ne ferais serment de ne point porter ledit habit et les armes. En toutes lesdites choses, tu dis avoir bien fait et du commandement de Dieu. Quant à ces points, les clercs disent que tu blâmes Dieu et le méprises en ses sacrements ; tu transgresses la loi divine, la sainte Ecriture et les ordonnances canoniques. Tu es suspecte d’idolâtrie, et te condamnes toi-même de ne vouloir porter l’habit selon ton sexe, en suivant la coutume des gentils et des sarrasins […] ».

Première sentence à la prison perpétuelle, « avec pain de douleur et eau de tristesse » (24 mai) :
« Après la sentence donnée […], ils lui remontrèrent qu’elle prît l’habit de femme et qu’elle laissât l’habit d’homme, laquelle Jeanne répondit que volontiers elle prendrait l’habit de femme et qu’elle obéirait à l’Église. Et présentement fut vêtue d’habit de femme et ses cheveux, qui étaient ronds, tondus tout bas ».

Rechute et condamnation définitive (28-30 mai) :
« Le lundi suivant, le XXVIIIe jour de mai, lesdits juges allèrent en la prison et trouvèrent Jeanne vêtue d’habit d’homme, c’est à savoir de robe, de chaperon et autres habillements convenables à usage d’homme, lequel habit elle avait laissé par ordonnance de l’Eglise.
Interrogée pour quelle cause elle avait derechef pris l’habit d’homme, répondit que présentement elle l’avait repris.
Interrogée pourquoi, et qui l’avait induite à faire cela, à quoi elle répondit que c’était de sa propre volonté. Et que personne ne l’avait contrainte à cela, qu’elle aimait trop mieux l’habit d’homme que de femme. A quoi lui fut dit qu’elle avait juré et promis de ne prendre jamais l’habit d’homme. A quoi elle répondit que jamais elle n’entendit faire ledit serment de ne pas reprendre l’habit d’homme.
Interrogée derechef pour quelle cause elle l’avait repris, répondit qu’elle l’avait repris pour ce qu’il lui semblait plus licite et convenable d’avoir un habit d’homme tant qu’elle serait entre les hommes, que de porter habit de femme. Et dit outre qu’elle l’avait repris pour ce qu’on ne lui avait pas tenu promesse, c’est à savoir qu’elle irait à la messe, qu’elle recevrait le Corpus Domini, qu’elle serait mise hors des fers. Mais si on lui promet d’aller à la messe et qu’elle soit mise hors des fers, elle fera tout ce que ce que l’Eglise ordonnera et voudra.
[…] Toutefois derechef tu es rechue, comme le chien qui a coutume de retourner à son vomis, ce que nous récitons à grande douleur. Pour cette cause, […] te déclarons hérétique […] proférons que, comme membre pourri, nous t’avons déboutée et rejetée de l’unité de l’Eglise et t’avons déclarée à la justice séculière […] ».

(Andrée et Georges Duby, Les procès de Jeanne d’Arc, Paris, Gallimard-Julliard, « Archives », 1973, p. 127, 138-139 et 143).

L’interdit biblique et ses adaptations

Moïse dans le Deutéronome condamne sans appel toute forme de travestissement.

« Une femme ne portera point d’habit d’homme, et un homme ne se revêtira point d’un habit de femme ; car quiconque fait de telles choses est en abomination à l’Éternel, ton Dieu. » (Deutéronome, XXII- 5)

L’emprunt d’un habit appartenant à l’autre sexe est un acte sacrilège, dénaturant doublement la Création, car Dieu, ayant fait les créatures humaines à son image, ne peut accepter l’adultération de leur apparence ni leur indifférenciation sexuelle.

Paul dans le Nouveau Testament (« la nouvelle loi ») maintient l’interdit mais il n’est explicite qu’à propos de la tenue des femmes : garder les cheveux longs et porter le voile « en signe de soumission » (Épître aux Corinthiens, I, 11). A noter que si l’obligation d’un couvre-chef spécifique concerne aussi bien et pour longtemps Musulmanes et Chrétiennes, les culottes ne sont l’apanage des hommes qu’en Occident. Porté ici par les femmes, cet article vestimentaire est la marque de pratiques dissolues, voire hérétiques, puisqu’elles sont fréquentes en terres d’Islam.

Les théologiens catholiques, confrontés aux cas – nombreux – de femmes appelées par Dieu à se travestir, sont embarrassés et doivent construire des justifications complexes, axées sur l’exceptionnalité de leur mise, sa nécessité vitale et/ou l’intervention, toujours possible mais malaisée à prouver, de l’arbitraire divin.

(Frédérique Villemur, « Saintes et travesties du Moyen Âge », Clio, n° 10/1999 (« Femmes travesties : un mauvais genre »), p. 55-89).

Jean Gerson, spécialiste en prophéties, 1429

« [...] Suivent trois principes pour justifier de porter un vêtement d'homme la bénie Pucelle élue tandis qu'elle suivait ses brebis.

Premier principe

La prohibition de la Loi ancienne faite à la femme de prendre vêtement d'homme et à l'homme de prendre vêtement de femme, en tant qu'elle est judicielle, n'oblige point dans la Loi nouvelle, car c'est une vérité constante et de nécessité de salut, que les préceptes judiciels de l'ancienne Loi sont abrogés, et, comme cela, n'obligent point dans la nouvelle, à moins que les Supérieurs ne les aient à nouveau institués et confirmés.

Deuxième principe

La loi en question contenait un aspect moral, qui doit demeurer dans toute législation. On peut le définir ainsi : il est défendu, à l'homme, comme à la femme, de porter des habits indécents, ne satisfaisant point aux conditions requises pour garder la vertu, laquelle nous commande de peser toutes les circonstances et de voir ce qu'exigent le temps, la nécessité, le but, la manière, et autres conditions semblables, qui entrent en ligne de compte dans le jugement du sage. Il serait hors de propos de s'arrêter ici à ces particularités.

Troisième principe

Cette loi, ni en tant qu'elle est judicielle, ni en tant qu'elle est morale, ne condamne le port du costume viril et guerrier en notre Pucelle, qui est guerrière et fait œuvre virile, que des signes indubitables prouvent avoir été choisie par le Roi du ciel, comme son porte-étendard aux yeux de tous, pour écraser les ennemis de la justice et en relever les défenseurs, pour confondre par la main d'une femme, d'une jeune fille, d'une vierge, les puissantes armes de l'iniquité ; en cette pucelle enfin, entourée du secours des anges, avec lesquels la virginité forme un lien d'amitié et de parenté, comme le dit saint Jérôme et comme on le voit très fréquemment dans les histoires des saints – dans celle de sainte Cécile, par exemple – où ils apparaissent avec des couronnes de lis et des roses.

Par là encore, la pucelle est justifiée de s'être fait couper les cheveux, malgré la prohibition que l'Apôtre semble en avoir faite aux femmes.

Conclusion

Trêve donc et silence aux langues d'iniquité ! Car lorsque la puissance divine opère, elle établit des moyens en harmonie avec la fin, et il devient dangereux, osé et téméraire de blâmer et d'incriminer des choses qui sont instituées par Dieu. [...] »

(Gerson, Consultation théologique, éd. par dom J.-B. Monneyeur, Ligugé, Abbaye de Saint-Martin, 1930, p. 31-33).