La Pucelle à cheval, miniature pour le Champion des Dames de Martin Le Franc

La Pucelle à cheval, miniature pour le Champion des Dames de Martin Le Franc, anonyme, 1450, Ms 352 Rés, folio 330 verso, Grenoble, Bibliothèque Municipale, © Ville de Grenoble, Alain Fischer. 

Le Champion des Dames de Martin Le Franc est le premier des recueils à la louange des femmes illustres, où, dès 1440 et sous la plume d'un homme, figure Jeanne d'Arc. Elle y est proposée en modèle à l'impotente noblesse française, par un ecclésiastique qui fut son contemporain et celui de Christine de Pizan.

Chargé d'illustrer cette supériorité militaire et morale de Jeanne, le miniaturiste doit produire une image inédite et acceptable. Pour cela, il s'inspire du thème des Neuf Preuses élaboré par les artistes de la fin du Moyen-Âge quand les misères de la guerre suscitèrent une « crise de la masculinité » propice à des mises en scène littéraires, plastiques et festives où triomphent des guerrières casquées mais féminisées par l'enveloppement de leurs cheveux.

Dans une vignette carrée et à peine colorée que traverse la diagonale de son étendard, une très jeune femme portant robe longue et des éléments d'armure (gorgerin, protections d'épaule, bouclier), chevauche fermement un cheval trapu et sombre. Le jeu créé par les sinuosités de cette silhouette équestre et les courbes d'un chemin pierreux donne étrangeté et dynamisme à cette représentation d'une véritable chevauchée.

Glorifier la virilité de Jeanne au XVe siècle

Dans leurs écrits, Christine de Pizan (c. 1364-c. 1431) et Martin Le Franc (c. 1410-1460), sont intervenus dans le débat littéraire de la Querelle des femmes pour montrer que celles-ci, véritable couronnement de la Création, ont prouvé, depuis l’Antiquité et à l’instar de Penthésilée reine des Amazones (tuée à Troie par Achille), leurs capacités à gouverner et guerroyer.

Dans le dialogue de 224 vers entre Lourd Entendement et Franc Vouloir que compose le chanoine Le Franc en l’honneur de Jeanne d’Arc (l’œuvre entière compte 20 480 vers), celle-ci doit être justifiée de ses vêtements masculins et notamment à l’aide du traité du théologien Gerson (Jarson dans le texte).

Vers 1440, Martin Le Franc, Le Champion des dames

(éd. par Robert Deshaux, Champion, 1999, t. IV, pp. 96-97)

« [...]

Aux gens a semblé estre enorme
Qu’elle vestoit d’omme l’abit,
Car on lit en deuteronome que Moÿse le deffendit.
Scez tu point que Jarson en dit ?
Je te dy de maistre jan Jarson
Qui d’elle ung petit traicté fit,
Plus soubtil que nous ne penson.
[...]
Ainsy merveille ne te soit
Combien que chose inusitee,
Se la pucelle se vestoit
De pourpoint et robe escourtee.
Car elle estoit redoubtee
Trop plus et aperte
Et pour ung fier prince contee,

Non pas pour simplette bergiere.

Chappiau de feultre elle portoit,
Heuque frapee et robes courtes,
Je l’accorde. Aussy aultre estoit
Son fait que cil des femmes toutes.
La longue coste, tu n’en doubtes,
Es fais de guerre n’est pas boyne.
Item moult souvent tu escoutes
Que l’habit ne fait pas le moyne.

Armes propres requierent,
Il n’est ni sot qui ne le sache.
Aultres pour estre en ville affierent,
Aultres pour porter lance ou hache.
Quant a proie faulcon on lache
Ses longes pendans on lui oste.
Aussy qui ses ennemis cache
Il n’a mestier de longue coste.

[...] »

Plongée dans l’émerveillement et l’espoir exaltant d’une délivrance prochaine (la sienne et celle du royaume), Christine de Pizan, au contraire, n’attache guère d’importance au travestissement de Jeanne dans les 61 strophes et 488 vers du Ditié qu’elle écrit à chaud et dans la joie : son héroïque héroïne est à l’apogée de ses succès et elle est elle-même à la fin d’une très riche carrière littéraire, principalement consacrée à la défense des femmes.

1429, Christine de Pizan, Ditié de Jehanne d’Arc

(éd. par Angus J. Kennedy and Kenneth Varty, oxford, Society for the Study of Mediæval languages and Literature, 1977, pp. 32-33)

« [...]
Car, se Dieu fist par Josué
Des miracles à si grant somme,
Conquerant lieux, et jus rué
Y furent maint, il estoit homme
Fort et puissant. Mais, toute somme,
Une femme – simple bergiere –
Plus preux qu’onc homs ne fut à Romme !
Quant à dieu, c’est chose legiere.

Mais quant à nous, oncques parler
N’oÿsmes de si grant merveille,
[...] »


Bibliographie

Christine McWebb, « Joan of Arc and Christine de Pizan : the symbiosis of two warriors in the Ditié de Jeanne d’Arc » ; Anne D. Lutkus and Julia M. Walker, « PR pas PC : Christine de Pizan’s pro-Joan propaganda » ; Gertrude H. Merkle, « Martin Le Franc’s commentary on Jean Gerson’s treatise on Joan of Arc », in Bonnie T. Wheeler and Charles T. Wood dir., Fresh verdicts on Joan of Arc, New York, Garland, 1996, p. 133-160 et 177-188.