Jeanne d’Arc

Jeanne d’Arc, Rubens (attr. à), 1620, huile sur toile, 181,2 x 116, 3 (cm), Raleigh, North Carolina Museum of Art, © North Carolina Museum of Art, Raleigh. 

Les gravures de deux sculptures votives, aujourd'hui perdues, peuvent avoir inspiré Rubens : l'une à Domrémy (une figure isolée), l'autre à Orléans (une partie d'un groupe monumental). Dans les deux cas et dans celui du tableau attribué au Flamand, Jeanne est représentée en pied et de la même manière : agenouillée, épée au côté, casque posé au sol, elle est en armure et avoue son rôle militaire malgré une chevelure flottante et une posture pleine de piété et de modestie. La contradiction entre l'humilité de l'orante et le triomphalisme du décor (rideau, socle de l'autel, tapis) est accentué, sur la toile, par les rutilances de la cuirasse et de la chevelure rousse subtilement nouée. La pâleur de la croix et du visage de Jeanne fait contraste avec la gamme chromatique dominante : des rouges et des noirs éclaboussés d'éclats de lumière, dont le registre sera repris par quelques peintres anglais de l'école préraphaélite pour peindre Jeanne.

Preuve d'attachement ou d'insatisfaction de la part de Rubens, l'œuvre, sans doute inachevée et ultérieurement retouchée, est présente dans son atelier de Rubens à sa mort. Son message en est d'autant plus ambigu.

Un but de voyage

Les éclipses de l'intérêt pour l'histoire de Jeanne ne doivent pas faire oublier la persistance d'une curiosité constante à son égard tout au long de l'Ancien Régime, curiosité qu'attestent les comptes rendus que fournissent les visiteurs de passage en des lieux comme Orléans, Rouen ou Domrémy (Montaigne y décrit en septembre 1580 la maison de Jeanne, ses armoiries et l'arbre aux fées).

Avant le développement du tourisme, les voyageurs circulent dans le cadre de missions diplomatiques ou de voyages d'instruction et parfois de santé ; ils sont chargés de guides imprimés qui préformatent leur curiosité.

Aussi leurs récits, quand ils évoquent des lieux où s'est maintenue la mémoire de Jeanne, s'intéressent surtout à l'existence des traces monumentales de la chevauchée johannique. A l'occasion, mais plus rarement, ils notent des traditions orales et cérémonielles locales et s'interrogent sur l'identité d'une femme mi-homme, mi-femme, que les étrangers les plus jeunes découvrent alors.

Extraits de récits de voyage (XVIIe-XIXe siècles)

  • L’étudiant strasbourgeois Elie Brackhenhofer, en 1643 à Orléans :

« Orléans est une belle grande ville, (...) les gens sont aimables ; beaucoup de femmes sont mal bâties, bossues ou boiteuses, elles sont coquettes en leurs vêtements et hautaines. Il y a un pont sur la Loire, pour accéder au faubourg ; presque au milieu du pont, il y a une île, toute couverte d’arbres, sous lesquels on peut se promener à l’ombre. c’est le délice et le réconfort des Orléanais ; le soir et les jours de fête, beaucoup de demoiselles y vont. Sur ce pont se dresse une croix ; près d’elle, la Mère du Christ avec son fils ; d’un côté Charles VII, roi de France, à genoux en prière au pied de la croix, de l’autre côté, l’image d’une femme nommée Jeanne d’Arc, originaire de Lorraine et âgée de dix-sept à dix-huit ans, portant comme d’ailleurs le roi) une cuirasse, des bottes, des éperons et une épée, les cheveux flottants ; le tout est fondu en bronze ; c’est extrêmement beau, on peut bien l’appeler un chef d’œuvre. cette jeune fille, appelée aussi la Pucelle d’Orléans, a délivré la ville d’orléans, lorsqu’elle était assiégée par les Anglais ; en de nombreuse sorties, elle en a abattu près de 7000, et du pont qu’ils avaient alors déjà conquis, elle les a chassés, puis du pays tout entier.»

(Voyage en France, 1643-1644, trad. par H. Lehr, Paris, Berger-Levrault, 1925, p. 162-165).

Cette histoire avec toutes les circonstances, est longuement exposée par Coulon dans son Ulysse françois, page 360 (Louis Coulon, L’Ulysse françois ou Le Voyage de France, de Flandre et de Savoye, Paris, Gervais Clousier, 1643) et aussi par Gölnitz, page 253 :  « (...) Nous avons aussi vu l’Hôtel de Ville (...) dans la chambre du conseil, se trouvent la vraie représentation et les costumes du Pucellage d’Orléans » (Gölnitz, Ulysses belgo-gallicus, Lyon, s. n., 1631).

  • Le fabuliste Jean de La Fontaine en 1663 à Orléans : 

« Par même moyen, je vis la Pucelle ; mais ma foi ce fut sans plaisir : je ne lui trouvai ni l’air ni la taille, ni le visage d’une amazone : (...) ; et, si ce n’étoit que M. Chapelain est son chroniqueur, je ne sais si j’en ferois mention. Je la regardai, pour l’amour de lui, plus longtemps que je n’aurois fait. Elle est à genoux devant une croix, et le roi Charles en même posture vis-à-vis d’elle, le tout fort chétif et de petite apparence. C’est un monument qui se sent de la pauvreté de son siècle » 
(« Lettres de voyage à madame de La Fontaine », in œuvres complètes, Paris, Garnier, 1886, t.VII, p. 231 : lettre d’Amboise, 30 août 1663).

  • L’amateur d’art anglais John Durant vers 1720 à Orléans :

« Il m’est arrivé d’être présent à la procession d’anniversaire qui se fait en mémoire de la délivrance apportée de façon si inattendue par la Pucelle aux Orléanais. Elle est personnifiée par une jeune fille, habillée dans les vêtements mêmes qui, prétendent-ils, furent portés par la Bergère Martiale, et suivie par les Magistrats et les notables de la ville en grande cérémonie. Ma curiosité me mena vers cette partie des murs où les Anglais menèrent leur principale attaque. (...)
Un des plus remarquables exemples, jamais vus au monde, de ce que peuvent l’enthousiasme et la superstition, c’est peut-être le succès de cette femme, que les deux nations considèrent l’une et l’autre comme inspirée et un messager du Ciel (...) ». 

(trad. N. Pellegrin de Remarks on several parts of Europe relating to their Antiquities and History, Londres, s. n., 1738, t. 2, p. 10-11 ; cet écrivain est le seul à avoir cru voir Jeanne personnifiée par une jeune fille).

Bannière commémorative de la délivrance d’Orléans (extrait de Henri Wallon, Jeanne d’Arc)

Bannière commémorative de la délivrance d’Orléans (extrait de Henri Wallon, Jeanne d’Arc), Pralon, 1876, chromolithographie, Orléans, Musée historique de l'Orléannais, © Editions Gisserot.

  • Le romancier américain Henri James en 1877 admire longuement la « salle des pas perdus » (XIIe-XVe siècles) du Palais-de-Justice de Poitiers et précise en fin de parcours :

« C’est aussi là que Jeanne d’Arc dut se laisser examiner par des docteurs et des matrones en 1429. » 
(Voyage en France/A Little Tour in France (1884), Paris, Laffont, Points, 1992, p. 143).

Le culte de Jeanne à Orléans

Dès le XVIe siècle, une bannière de procession commémorait à Orléans, et l’action victorieuse de Jeanne contre les Anglais, et la ferveur durable des habitants de la ville à son égard.

Connue par des reproductions tardives, cette œuvre présente sur une face les bourgeois de la ville en prière devant la Loire et sur l’autre face, une partie du monument votif installé sur le pont qui commande la principale entrée de la ville : une Vierge à l’Enfant encadrée par le roi et Jeanne.Rajout significatif, les saints patrons de la ville, Euverte et Aignan, dominent la scène et rappellent que Jeanne, malgré la vénération dont elle fait déjà l’objet, n’a pas encore de statut religieusement reconnu et n’est là que pour son fait d’armes. Sa posture et sa coiffure, reproduites assez fidèlement par Rubens, ont été abondamment décrites par tous les écrivains-voyageurs de passage.