Jeanne d’Arc pleurant à la vue des blessés

Jeanne d’Arc pleurant à la vue des blessés, Marie d’Orléans, 1835, 55 x 51,4 x 38, 5 (cm), Eu, Musée Louis-Philippe, Château d’Eu, © Château d’Eu, photo Hélène Schney. 

Jeanne, toujours forte jusque sur le bûcher, semble inaccessible à la compassion. Pourtant cette fausse dame de fer, malgré son armure, aurait, aux dires de ses compagnons, détesté voir le sang couler. Mais ce trait de caractère n'est guère mis en scène par les artistes.

C'est peut-être parce qu'elle est femme, artiste et en quête de thèmes nouveaux, que Marie d'Orléans, fille du roi Louis-Philippe, a sculpté des statues de Jeanne qui ne sont ni triomphantes ni victimaires. L'habileté de cette sculptrice trop peu connue (elle mourut à 26 ans en 1839) est évidente dans une statue équestre où, débarrassée de son armure, Jeanne allie à la grâce androgyne d'un page de « style troubadour » la douceur – féminine ? – d'un geste de pitié. Le cheval de guerre sur lequel elle est juchée, s'écarte d'un blessé, terrassé et encore fort grand. Ce mouvement d'évitement imprime au groupe une vivacité que contredisent joliment la masse horizontale de l'Anglais qui crie de douleur et la verticalité d'une gracile cavalière.

Trois tirages en bronze de cette œuvre sont connus et un exemplaire en plâtre fut conservé aux Tuileries jusqu'à l'exil de la famille d'Orléans en 1848.

Jeanne d’Arc en prière à Versailles

La Jeanne d'Arc en prière de la princesse Marie d'Orléans marque un tournant dans l'iconographie johannique. Comme l'écrit Régine Pernoud, « à la virago s'opposait maintenant l'humble servante de Dieu » qui, tête baissée et pleine de modestie, tient avec ferveur et sûreté son épée serrée contre sa poitrine cuirassée. Un pudique jupon lui couvre les jambes, tandis que ses cheveux courts montrent le souci de vérité archéologique de Marie d'Orléans, très attachée à la dimension historique de l'épopée de la Pucelle, tout comme l'étaient d'ailleurs son maître, le peintre Ary Scheffer (1795-1858) et, depuis le XVe siècle, toute la famille royale des Orléans.

On comprend dès lors les dithyrambes des critiques quand ils virent exposée cette œuvre aux nouvelles galeries historiques du Musée de Versailles l'année même de la mort de la jeune artiste. L'émotion fut assez grande pour qu'amenée à concourir pour le prix de poésie de l'Académie française, une autre prodige, Louise Colet (1810-1876), ait décidé de consacrer 60 vers de son poème à cette figure en pierre de Jeanne.

La Prière de Jeanne, biscuit d’après une statue de Marie d’Orléans

La Prière de Jeanne, biscuit d’après une statue de Marie d’Orléans, anonyme, date inconnue, plâtre, © collection particulière.

Le Musée de Versailles, Louise Collet, 1839

Poème couronné par l’Académie Française, en sa séance du 30 mai 1839 (extraits).

« [...]
Mais on vit aux trois jours de gloire et de colère
La France proclamer un prince populaire :
Roi par nos mains, il sut, mieux que les autres rois,
Quels hôtes convenaient pour repeupler Versailles ;
Il comprit qu’il fallait des héros à la taille
De ces murs de géant, et fit un noble choix.

(...)
Et la foule avançait dans le ravissement.
Mais quand elle parvint au milieu de ses reines,
Belles sur leur cercueil et dans la mort sereines,
Résistant tout à coup au flot qui l’apporta,
Par un instinct du cœur la foule s’arrêta...
Parmi tous ces héros dont Versailles est peuplée,
Elle avait découvert la vierge immaculée
Qui ravit la victoire à l’Anglais triomphant,
Et délivra la France avec des bras d’enfant.

C’était une blanche statue,
Vierge guerrière revêtue
De l’armure des anciens rois :
Fille pudique au front céleste,
A l’œil fier, au souris modeste, 
Femme, héros, tout à la fois !

Il fallait plus qu’un grand artiste
Pour la rendre ainsi calme et triste,
Accomplissant l’ordre de Dieu ;
Il fallait l’art et la croyance :
L’âme d’une fille de France
A réuni ce double feu ;

Et de ces mains s’est échappée
Jeanne d’Arc pressant son épée
Sur son cœur virginal et fort,
Qui sous la voix de Dieu tressaille,
Mais qui sait au champ de bataille,
Intrépide, braver la mort.

Celle qui nous rendit, sous cette forme pure,
Le symbole divin d’une double nature,
De force et de candeur mélange harmonieux,
Hélas ! ... ange exilé, poétique mystère,
Toucha du bout de l’aile aux choses de la terre,
           Et s’en revint aux cieux !

[...]
Et la vierge guerrière, agitant son armure,
Se penche et lui répond par un pieux murmure ;
Et la fille des rois, dans son ravissement,
Entoure de ses bras cette image chérie,
Et de son blanc linceul forme une draperie
             A leur groupe charmant.

[...] »

Louise Colet, Poésies complètes, Paris, Gosselin, 1854, « Penserosa », p. 232-236.

Le succès de cette statue explique ses nombreuses répliques, sous forme de gravures, d’images de piété, de sculptures d’église et, comme ici, de statuettes en porcelaine sans peinture ni couverte (le « biscuit »).

Jeanne d’Arc voue ses armes à la Vierge

Jeanne d’Arc voue ses armes à la Vierge, Laure De Châtillon, 1869, huile sur toile, 218 x 115 (cm), Compiègne, Musée Antoine Vivenel, © Musée Antoine Vivenel.

Le cotillon et/ou l’armure ?

Les artistes figuratifs cherchant à créer un type non anecdotique de Jeanne d’Arc doivent éviter de choisir un seul des moments (biographiques, vestimentaires et psychologiques) de la vie de leur héroïne et opter pour une androgynie mythique longtemps mal acceptée.

Certain(e)s contournent la difficulté en donnant à Jeanne un double vestiaire et un décor qui juxtapose des signes contradictoires : pour mieux obéir à Dieu, une Femme qui s’apprête à faire l’Homme, exhibe sans complexe sa féminité rayonnante aux côtés d’accessoires purement masculins.

C’est la solution adoptée par Laure de Châtillon (1826-1908) qui place une ravissante paysanne d’opérette entre un autel couvert de fleurs et quelques pièces d’équipement militaire médiéval. Les flots de la chevelure blonde de Jeanne ont au moins autant d’éclat que le bleu porcelaine de sa jupe, le rose vif des fleurs et les rutilances des gantelets de fer. Le tapis persan devant la colonne romane de l’autel et la statue gothique de la Vierge complètent un ensemble éclectique, caractéristique des goûts de Napoléon III acheteur, en 1869, de ce tableau pour son château de Compiègne.

A noter qu’au Salon entre 1804 et 1920, sur 185 peintures et dessins à thème johannique, 18 sont le fait de femmes dont trois seulement avant 1867 (5% des œuvres, 12% ensuite). A noter aussi que ces statistiques doivent être référées aux transformations du Salon et à la place nouvelle des femmes dans les institutions artistiques de la fin du XIXe.

(Diederik Bakhuÿs, « Entre drame romantique et histoire de France. De Delaroche à Thirion», in Jeanne d’Arc. Les tableaux de l’Histoire, Rouen et Paris, RMN, 2003, p. 59-60 et p. 175-182).