Oraison funèbre de Jeanne-Baptiste de Bourbon (pages 1-6), anonyme, 1670, Angers, Archives départementales de Maine-et-Loire, © Archives départementales de Maine-et-Loire.

En 1669, au retour du Petit-Fontevraud (à La Flèche), Jeanne-Baptiste fait une chute de carrosse. Affaiblie, elle reste alitée jusqu'en janvier 1670. Elle meurt le 16 janvier. Si l'on en croit le texte attribué au frère Léonard, relatant les dernières remarques de l'abbesse au prêtre, au moment de la communion : "Dites Mater au lieu de Soror", elle revendique sa supériorité spirituelle, jusqu'au dernier moment de sa vie, à moins que ce ne soit le récit d'un religieux vindicatif, rappelant ainsi les fondements de l'ordre.

Après son décès, pendant neuf jours, six moniales gardent son corps, placé sous une chapelle ardente. De nombreux envoyés des congrégations d'hommes et de femmes, de Saumur et des environs, viennent lui rendre un dernier hommage. Si l'évêque de Nantes assiste aux obsèques de cette illustre abbesse, c'est un Jésuite qui en prononce l'oraison funèbre, en présence de la communauté, d'ecclésiastiques, d'officiers et d'une foule importante. Ensuite, on dépose son corps dans la crypte des abbesses. Ainsi disparaît une femme, chef d'ordre incomparable, qui avait réussi à faire de Fontevraud un exemple de la Réforme catholique et le symbole de l'entente entre la papauté et la monarchie française gallicane.

Avec la mort de Jeanne-Baptiste de Bourbon, une époque s'achève. Elle est la dernière abbesse de la famille régnante de Bourbon. Les abbesses suivantes appartiennent à la haute noblesse, telle Gabriemme de Rochechouart de Mortemart. Une nouvelle période commence. L'abbaye, tout en restant un modèle de catholicité, s'ouvre davantage sur le monde et les idées du siècle.

Hommages à Jeanne-Baptiste de Bourbon

Deux frères de l'ordre, le père F. Soriz, du Petit Fontevraud à la Flèche et François Chaudeau, prieur de la Puye, rendent hommage à Jeanne-Baptiste de Bourbon à un siècle d'intervalle. Le premier dit son oraison funèbre, le 22 février 1670, l'autre lui consacre une strophe de son poème en douze chants, en l'honneur du fondateur et de l'ordre, dédié à sa dernière abbesse.

Le père F. Soriz insiste, au début de l'oraison, sur la comparaison, voire l'identification de Jeanne-Baptiste à Marie, la mère du Christ, rappelant ainsi la dévotion mariale de l'ordre. Puis, il évoque les trois motifs d'intérêt pour l'époux divin (les trois figures du Christ sur lesquelles s'est concentrée Jeanne-Baptiste (l'amant, la victime expiatoire et le sauveur de l'humanité), figures qui l'ont rendue épouse, religieuse et supérieure parfaite, chrétienne et sainte.

Comme d'autres contemporains, membres de la communauté fontevriste, il mentionne sa grande piété, sa dévotion, son amour pour les mystères du Christ, ainsi que son caractère inflexible, voire invincible (référence au conflit avec les religieux révoltés), mais qui sait accorder son pardon. Dans ce panégyrique, il se permet toutefois de faire une distinction entre le féminin et le masculin, toujours d'actualité dans cet ordre, mais qui nous renseigne sur l'esprit de l'époque et la répartition culturelle des tâches et des sentiments attribuant la sensiblité aux femmes et le savoir aux hommes, preuve de leur supériorité notamment théologique. Cependant il considère que l'abbesse réunit les qualités des deux sexes, par sa retenue et sa modestie, qualités féminines, et par ses sciences et ses lumières, valeurs masculines.

François Chaudeau, un siècle plus tard, exalte la gloire de l'ordre grâce à une abbesse de sang royal (rappel de sa filiation). L'aura de la famille rejaillit sur l'ordre de Fontevraud. Il évoque aussi le retour à la paix par la suppression de toute contestation et ses premières constructions comme la grille (clôture du chœur dans l'église abbatiale), élément symbolique pour toute religieuse contemplative et en particulier pour cette abbesse considérée comme pieuse et rigoriste.

Tout en étant des éloges, ces textes confirment l'originalité de l'ordre de Fontevraud, les tendances majeures de l'abbatiat de Jeanne-Baptiste de Bourbon et les principaux traits de caractère de celle-ci.

Robert d’Arbrissel ou l’Institut de l’ordre de Font-Evraud (page 121 et 122), François Chaudeau, 1779, Poitiers, Bibliothèque Municipale.

Poème en douze chants, par F. Chaudeau

[F. CHAUDEAU, Prieur de la Puye], Robert d'Arbrissel ou l'Institut de l'ordre de Font-Evraud, poème en douze chants, Paris : sn, 1779, 1 vol. XXXVI, 412 p.
(conservé à la Bibliothèque Municipale de Poitiers, cote Dm 1077).

À Madame Julie-Sophie-Gilette de Pardaillan d'Antin
Abbesse, chef et générale de l'abbaye et Ordre de Font-Evraud.

Madame, Monsieur,

Ce fut l'esprit du Bienheureux ROBERT D'ARBRISSEL, d'être soumis au chef qu'il établit pour gouverner son Ordre : c'est exactement cet esprit de soumission qui le fait aujourd'hui paroître à nos yeux (…)
Les privilèges d'une naissance illustre que vous êtes venue oublier, les avantages d'une fortune brillante qu'on vous a vue abandonner (…)
Chef d'un Ordre dont vous faites les délices, et héritière du grand art de gouverner, don du ciel qui fixa la gloire de Mesdames de Rochechouard vos augustes parentes, avec quels applaudissements, MADAME, ne remplissez vous pas cette place, la plus haute et la plus brillante qui soit dans le cloître ? Tous les vœux de votre Ordre avaient précédé le digne choix du monarque (…)
Vous présenter ce Poème, (…)

III – 5ème chant (…)
p. 121-122
Mais nouvelles beautés et richesses nouvelles !
En vain de ce beau Temple on admire l’honneur
Décoré par les mains de la tendre ferveur.
Si des plus dignes chants les voûtes retentissent,
Si du Saint Fondateur les cendres applaudissent
D’avoir près de l’Autel un plus riche tombeau,
(p) Lavedan, c’est à toi qu’on doit ce soin nouveau.
C’est toi qui fit dresser ce noble Mausolée
Où de l’art plus heureux la main s’est signalée,
Et consacre à jamais le prix de tes vertus.
Que de dons, que de biens la tienne a répandus,
(q) O Jeanne, dont le nom enrichissant l’histoire,
Rappelle de cet Ordre et la paix et la gloire !
La clôture du Chœur, les antiques Tombeaux
Furent les chers objets de tes premiers travaux.
Qui pourroit retracer tous les soins de ton zèle ?
Fille du grand Henri, dont la gloire immortelle
Répandoit sur tes jours la plus noble splendeur ;
Aux plus brillants projets tu portois ton grand cœur.
Quel éclat, quels respects, et quels justes hommages
Suivent dans tous les temps tes glorieux ouvrages !
Quelle gloire, à son tour et quels insignes dons
(r) Gabrielle versa sur les pas des Bourbons ?
(…)

Remarques sur le 5ème chant (…)

p. 143-144
(p) Louise de Bourbon de Lavedan, 31e Abbesse, petite fille d’Hector, Vicomte de Lavedan, devient Abbesse, fit beaucoup de bien à sa maison et à son Ordre, c’est elle qui procura le Bréviaire et le Chant Romain, fit renfermer au côté de l’Epître du grand Autel, sous un superbe Mausolée, les cendres du Bienheureux Robert, et orna l’Autel même d’une Architecture nouvelle.
(q) Jeanne-Baptiste de Bourbon, légitimée de France, fille de Henri le Grand, obtient d’Urbain VIII, la permission de faire dans son Ordre des établissements qui n’eurent pas lieu ; vers l’an 1638, elle fit travailler à la clôture du chœur, au cimetière des Rois, et fit placer la première grille.

Gabrielle de Rochechouart

Gabrielle de Rochechouart, anonyme, 4ème quart du 17e siècle, huile sur toile, Montreuil-Bellay, Ville de Montreuil-Bellay, © Ville de Montreuil-Bellay, cliché B. Rousseau.

Gabrielle de Rochechouart de Mortemart

Sur ce tableau, le peintre choisit de représenter Gabrielle de Rochecouart, tenant un livre à la main, dans une pose alanguie, l'air rêveur, à la lumière du crépuscule. Cette vision poétique de l'abbesse dans un décor profane et idyllique, le corps allongé, sur un tapis de végétation, correspond sans doute à l'âme de Gabrielle mais étonne aujourd'hui. La torsion du corps et le drapé de ses vêtements de religieuse donnent une impression de mouvement, reprise dans le lointain par les voiles gonflées du navire naufragé, les hommes s'enfuyant en courant tout comme les nuages. Cependant, l'élément d'architecture à l'antique et sa présence lumineuse permet de faire jouer l'équilibre et l'ordonnance de cette composition, centrée sur la religieuse. Celle-ci capte la lumière divine associée à la technique du peintre d'un contraste lumières-ténèbres. Ce dernier semble s'inspirer des pratiques des peintres français du XVIIe siècle, dont Nicolas Poussin (1594-1665), par cette représentation allégorique, à la fois sensuelle et intellectuelle, dans un style qui oscille entre baroque et classicisme.

Fille d'un pair de France, Gabriel de Rochechouart duc de Mortemart, premier gentilhomme de la Chambre des rois Louis XIII et Louis XIV, et sœur cadette de Madame de Montespan, Marie-Madeleine Gabrielle naît en 1645 aux Tuileries. Elle vit à la cour, près des appartements du frère de Louis XIV jusqu'à l'âge de 10 ans. Malgré son peu de vocation, elle prononce ses vœux dans l'ordre des Bernadines en 1665. Cinq ans plus tard, le roi la nomme abbesse de Fontevraud, mais elle doit obtenir trois dispenses pontificales. Sa bénédiction abbatiale a lieu en grande pompe à Paris. Sa renommée la précède et à son arrivée à Fontevraud, une foule de plus de 10000 personnes l'attend.

Cultivée, elle aime lire, écrire, étudier les langues et les sciences. Son érudition ne concerne pas uniquement le domaine sacré, mais s'étend au domaine profane. Elle essaie de traduire Platon, philosophe et disserte comme nombre de ses contemporains sur les thèmes à la mode, rédigeant une "question sur la politesse". Son goût pour l'écriture en fait une remarquable épistolière, inondant ses amis de lettres dans lesquelles elle les entretient de questions philosophiques et théologiques. Très appréciée du roi qui lui offre un diamant de grande valeur, elle gagne les cœurs par les charmes de sa personne et de son esprit. Saint-Simon estime qu'elle a plus d'esprit que le reste de la famille, ce qui n'est pas peu dire. Elle aime aussi jardiner et surtout recevoir. Sa famille et ses nombreux amis rompent la solitude qui lui pèse. Ce qui explique des commandes de denrées exotiques et douceurs de bouche (café, oranges, citrons confits et vin d'Espagne) pour ses réceptions mondaines.

Elle se différencie de Jeanne-Baptiste par l'étendue de sa curiosité intellectuelle et sa manière d'agir : le charme et la douceur plus que l'autorité. Elle fait preuve malgré tout d'une certaine piété et d'un grand respect de la religion. D'ailleurs, dans une lettre, elle évoque la morale janséniste. Elle aimerait inspirer un peu de cette rigueur à son abbaye, mais de devrait-elle pas donner, elle-même, l'exemple par moins de mondanités ? Cependant, Gabrielle administre et défend son ordre sérieusement. Dans le contexte d'une politique religieuse antiprotestante, elle reçoit, lors de la révocation de l'édit de Nantes, plusieurs abjurations.

Elle finit par apprécier une fonction abbatiale qui lui donne tant de pouvoirs, puisqu'elle refuse de quitter Fontevraud pour une abbaye parisienne. Elle meurt, en 1704, usée par ses charges et des luttes permanentes avec ses filles, luttes menées notamment contre les évêques pour conserver les privilèges de l'ordre et peut-être faire respecter l'observance dans son ordre.