La partie d’échecs, valve de miroir (OA 117)

La partie d’échecs, valve de miroir (OA 117), anonyme, 14e siècle, ivoire, d. 11.5 cm, Paris, Musée du Louvre, © RMN, photo Daniel Arnaudet. 

Sous une tente, un couple s'affronte dans une partie d'échecs. Derrière lui, deux personnages (hommes ou femmes ?) scrutent le déroulement de la partie. L'un tient un faucon, signe distinctif de l'aristocratie, l'autre une couronne, peut-être pour récompenser le futur gagnant.

L'affrontement des joueurs est une métaphore à peine voilée de l'affrontement des amants lors de la conquête amoureuse : la dame résiste, le chevalier tente encore et encore de la séduire… Beaucoup de troubadours emploient les échecs pour évoquer les étapes de la séduction.

Certains voient dans les représentations de couples jouant aux échecs l'illustration d'épisodes précis de romans, tels que Huon de Bordeaux ou Tristan et Iseult. Cette hypothèse est difficilement vérifiable tant la partie d'échecs est topos littéraire et iconographique.

Michael Camille propose une interprétation érotique de cette image. Selon lui, la position de la jambe gauche du joueur et le poteau central de la tente, qu'il enserre d'une main, sont des allusions phalliques, tandis que les plis du vêtement de la dame dessinent un sexe féminin. Ceci serait renforcé par les attributs portés par les deux spectateurs : un oiseau de proie pour l'homme, une couronne pour la femme. Si cette lecture de la scène souligne le caractère métaphorique de la partie d'échecs, son maniement demeure délicat : était-elle perceptible au XIVe siècle ? Le cas échéant, est-elle ici volontaire ou « inconsciente » ? Peut-on se permettre une lecture « psychanalytique » de ces images, notamment pour ces objets qui ne furent peut-être pas réalisés à la commande mais en série ? Il est intéressant de noter que l'on retrouve le même dispositif sur une valve du musée du Louvre (MRR R 197).

Les échecs : un jeu identitaire

La partie d’échecs (Lyon) (Cl. 23422)

La partie d’échecs (Lyon) (Cl. 23422), anonyme, 1430, vitrail, Paris, Musée National du Moyen Age, © RMN, photo Gérard Blot.

Ce vitrail, souvent présenté comme une des plus anciennes verrières civile conservée, provient d’une demeure de Villefranche sur Saône. Dans un riche intérieur (présence de meubles, d’une tenture…), un couple élégamment vêtu s’affronte aux échecs. La femme fait un geste de surprise ou de contentement, alors que l’homme adopte une attitude plus réservée, voire triste. Peut-être est-il en train de perdre.

Ce vitrail met en scène un couple de très riches bourgeois ou d’aristocrates, probablement tel que les commanditaires souhaitaient se faire représenter. Les échecs jouent à cet égard un rôle primordial : ce sont principalement  eux qui indiquent la qualité des deux personnages. L’évocation détaillée d’un intérieur riche, du type de celui que ce vitrail devait orner, et de costumes fastueux rend l’aspect identitaire du jeu plus fort encore.

Face de coffret orné de scènes courtoises (Paris) (OA 10958)

Face de coffret orné de scènes courtoises (Paris) (OA 10958) , anonyme, 1340, ivoire, 6 x 11.5 cm, Paris, Musée du Louvre, © RMN, DR.

Les échecs comme « topos » courtois

Cette face de coffret présente quatre thèmes courtois autonomes, mais qui entretiennent entre eux une certaine cohérence : à gauche, le dieu d’amours, sur son arbre, darde ses flèches vers un couple en prière ; puis deux amants partent à la chasse ; ensuite Tristan et Iseult se retrouvent à la fontaine et aperçoivent le reflet du roi Marc dans l’eau ; enfin, un couple sous une tente joue aux échecs.

Ces quatre scènes ne retracent probablement pas un histoire : il s’agit plutôt d’une juxtaposition de thèmes amoureux, une évocation des plaisirs de la vie. La partie d’échecs, c’est-à-dire l’affrontement amoureux, entre dans cette catégorie.

Les autres faces conservées de ce coffret représentent une scène de chasse et la capture par des « hommes sauvages » d’une demoiselle, qu’un chevalier vient libérer. L’univers civilisé (les codes amoureux, les échecs, les chasseurs élégants) s’opposent donc au monde sauvage (les hommes sauvages, la forêt de la chasse…). Les échecs jouent ici un rôle primordial :  leur complexité et leur connotation amoureuse en font le parangon du monde civilisé.