« Le thé au grand magasin », L’Assiette au beurre

« Le thé au grand magasin », L’Assiette au beurre, Chas Laborde, décembre 1911, 31,5 x 23,5 (cm), Paris, Bibliothèque Forney, © Bibliothèque Forney. 

Un salon de thé, lieu de rendez-vous, comme il en existe à Paris, dès la fin du XIXe siècle, certains cafés servant aussi de lieux de rencontre entre femmes. Au premier plan, une femme habillée de manière masculine, dans une posture masculine, un bras éloigné du corps. Au second plan, un couple, où joue la complémentarité du genre masculin pour la femme de droite, féminin pour celle de gauche, couple rapproché par un geste typique de la séduction amoureuse moderne : donner du feu. La caricature est discrète, la valeur documentaire du dessin paraît solide. La position assise de ces dames ne laisse pas deviner la jupe, qu'elles abandonnent très rarement. Le dessinateur Chas Laborde n'est pas malveillant ; il fait sourire, comme tout le numéro sur les "mesdam'messieurs" de L'Assiette au beurre, célèbre journal satirique de la Belle Epoque.

Ce que l'on pourrait appeler, faute mieux, la « masculinité lesbienne » domine dans les représentations plus ou moins fantasmées des « tribades » (ainsi, pour la médecine légale, c'est un signe qui ne trompe pas). Une pratique qui existe dans les milieux aisés comme dans les milieux populaires.

L'homophobie a un effet paradoxal : d'un côté, elle expose à la vindicte des femmes qui jouissaient plutôt jusque là d'une relative invisibilité sociale; de l'autre, elle cristallise la conscience d'appartenir à un groupe social particulier et suscite un mouvement d'affirmation qui passe, notamment, par le langage des apparences. Le travestissement participe à la construction de l'identité lesbienne moderne.

Représentations lesbophiles/phobes

L’hostilité au travestissement est à rapprocher de l’homophobie. Les travesties sont souvent soupçonnées d’être homosexuelles. Au tournant du XIXe et du XXe siècle, toute une littérature étale son obsession du saphisme, dépeint comme une perversion, motivé par la haine des hommes, associé à la stérilité et au déclin démographique, et d’autant plus menaçant qu’il s’affiche au grand jour dans la sphère publique.

L’image de la travestie est aussi celle, médicale, que diffusent les psychiatres élaborant la notion d’inversion sexuelle, qu’ils associent à l’adoption des apparences du sexe opposé.

En 1912, ce dessin de L'Assiette au beurre montre aussi des lesbiennes au café. Une vingtaine d'années plus tôt, le dessinateur Jean-Louis Forain montrait déjà des lesbiennes en veste et jupe, fréquenter un café de Montmartre, Au rat (dessin paru dans Le Courrier français, 14 décembre 1890).